Réhabilitation du Musée Arthur Rimbaud

Charleville-Mézières (Fr), 2012 – 2015

PARCOURS

En arrivant dans le musée, le visiteur est aussitôt propulsé, à l’aide d’un ascenseur dans les combles du moulin, suivant les traces de l’espérance rimbaldienne : c’est dans les hauteurs que se découvrent liberté et bonheur. C’est là que respire l’utopie.

« J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaines d’or d’étoile à étoile, et je danse. »

Après quoi, le visiteur ne cesse plus de redescendre, d’étage en étage, vers la terre ferme, vers le jardin de l’île, vers la « réalité rugueuse » dont parlait Rimbaud.

« Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! »

A chaque étage, pour descendre, le visiteur emprunte l’escalier de façade, sous les lumières bleues du cadran conçu par Claude Lévêque. A chaque fois, il fait le même mouvement de retour incessant vers Charleville puisque comme le constate Rimbaud dans Une Saison en enfer : « On ne part pas. »

Notre proposition muséale est donc entièrement construite selon cette double impulsion de Rimbaud qui, littéralement, déchire son œuvre, et peut-être aussi sa vie. D’un côté, un espoir de libération aérienne – qui prendra des formes différentes : la poésie, l’imagination sensitive, la Révolution, la Commune, et par dessus tout l’amour qu’il réclame à cor et à cri.

De l’autre, la vérité, souvent amère, souvent triste, de la vie, du réel, de la lucidité, de la terre désertique et désertée, de la fatigue dont il parle très souvent, à ses correspondants africains comme dans sa poésie : « Et mon épuisement me revenait pourtant toujours. »

Dédié à un poète, ce parcours muséal voudrait montrer les mots du poète à l’exclusion de tout autre. Ce pourquoi il y aura aux murs très peu de cartels mais un livret accompagnera le visiteur. Le livret sera distribué avec le ticket. Toutes les indications concernant les auteurs et la nature des œuvres exposées y figureront, afin que l’écriture poétique ne soit pas brouillée par des régimes plus techniques d’écriture. Ce livret permettra aussi de contextualiser les documents biographiques présentés, documents qui ne se chargent vraiment d’émotion que si le visiteur peut les replacer dans la vie du poète. Y figureront enfin quelques clés pour lire la poésie, quand même pas si facile, d’Arthur Rimbaud.

Si le parcours muséal que nous proposons a sa cohérence et sa logique, il n’est pas pour autant figé une fois pour toutes.  Dans chaque salle, nous proposons de grands principes d’exposition qui laisse ensuite au conservateur la possibilité de choisir les œuvres qu’il souhaite montrer, et de les faire tourner en fonction des impératifs de conservation technique autant que de la nécessité de montrer régulièrement tout l’important fond du musée.

Le parcours suit à peu près une ligne chronologique, parce que l’œuvre et la vie de Rimbaud se présente d’elle-même en grands pans. Elle est faite de cassures, de ruptures, de reniements, d’abandons successifs sur lesquels il ne reviendra pas : il quitte le vers, il quitte la poésie, il quitte la France. Mais, au sein de ce parcours chronologique, la visite ménage des « accidents » : un buste sculpté pour célébrer son centenaire, des traces qui surgissent soudain de l’ancien musée Rimbaud, des « accidents » qui sont une façon de construire des échos avec ce que la ville de Charleville a déjà fait pour célébrer le poète.

 

Le grenier

Rimbaud, on le sait, écrivit Une Saison en enfer, et peut-être une partie des Illuminations dans le grenier de Roche, la ferme familiale. Dans ses poèmes, il fait aussi du grenier un lieu merveilleux d’apprentissage : « Dans un grenier où je fus enfermé à douze ans j’ai connu le monde. »

Le grenier du musée est donc un lieu tout naturel de rencontre avec la poésie de Rimbaud – un moyen de faire ou refaire connaissance avec une œuvre dont des bribes hantent la mémoire de beaucoup. Puisque ce musée est dédié à un poète, il propose dès l’abord, une rencontre sonore avec les textes, pour en entendre les mélodies, les élans, les rythmes. Un écrivain se construit comme sujet singulier en donnant un rythme à sa langue. Avant de donner à voir l’iconique cliché d’adolescent boudeur signé Carjat, ce parcours propose de faire entendre le rythme de la langue de Rimbaud qui est, au fond, son véritable visage.

Dans un espace blanc, vide, silencieux, immersif et immatériel, sept douches sonores conçues par Claude Lévêque, pour offrir une cohérence plastique au musée, proposent des espaces d’écoute solitaire. Le visiteur choisit de se placer près de telle ou telle douche pour entendre la production poétique de Rimbaud. Le parcours des douches reproduit le parcours général du musée. Il part de l’enfance engoncée dans les principes et les règles (par exemple les règles de la grammaire latine) – traverse l’œuvre poétique – avant de s’ouvrir à la multiplicité voyageuse des langues.

Douche 1 : les vers latins.

Douche 2 : sélection de vers français (dont Voyelles dont on verra le manuscrit dans une salle ultérieure)

Douche 3 : Correspondance de Rimbaud : les lettres dites du Voyant, les lettres de la rupture avec Verlaine, les dernières lettres à sa mère.

Douche 4 : sélection d’une Saison en Enfer.

Douche 5 : Musique – série de composition inspirées par l’œuvre de Rimbaud

Douche 6 : sélection des Illuminations (dont Promontoire dont on verra le manuscrit dans une salle ultérieure)

Douche 7 : poèmes de Rimbaud lus dans toutes les langues des pays où il a passé (allemand, hollandais, anglais, italien, javanais, arabe, amharique, grec, etc.)

Les textes seraient lus par des adolescents approximativement de l’âge qu’avait Rimbaud quand il les écrivit. (On travaillera avec des classes littéraires des Lycées de Charleville-Mézières). L’idée étant d’éviter le côté culturel que donne une lecture trop savante et de redonner une certaine fraîcheur et aux timbres des voix et aux rythmes de la lecture.

Dans la même idée, les textes pourraient être enregistrés à l’extérieur et pourquoi pas dans les lieux qu’il pourrait avoir fréquenté, pour jouer avec le fétichisme qui entoure le personnage de Rimbaud.

 
 
 

Le projet de Abinal & Ropars pour le musée Rimbaud de Charleville-Mézières illustre parfaitement cette manière de subvertir le réel par l’architecture pour libérer le potentiel qu’il contient déjà. Avec peu de moyens et par l’orchestration critique d’un parcours architectural, ils ont à la fois réinventé le contenu de ce musée, restauré l’ancien moulin du XVIIe siècle qui le contient, et l’ont resitué dans sa géographie concrète et culturelle.

D’abord frontal et monumental, empruntant un des axes de la place Ducale vers la façade néoclassique du moulin, ce parcours est immédiatement contredit dès qu’on pénètre dans le hall, monochrome noir à triple niveau, aussi étroit qu’une coulisse, habité par une immense installation lumineuse de Claude Lévêque. Envoyé dans les combles du moulin, le visiteur enchaîne ensuite en descendant les différentes salles du musée avant d’investir, à l’arrière, la petite île sur la Meuse que le bief du moulin a découpée, aux pieds du mont Olympe.

Fruit de la collaboration avec l’écrivain Stéphane Bouquet, la belle idée pour ce musée dépourvu d’une véritable collection a été de le construire sur des correspondances sensibles entre l’architecture du moulin et la trajectoire littéraire de Rimbaud. En amont, le « grenier » évoque celui de la ferme natale de Roche, à la fois espace d’enfermement et d’évasion ; en aval, le cryptique et vertigineux passage au-dessus de la Meuse, échappée d’eau et de lumière, figure la sortie de Rimbaud de l’écriture ; le hall noir et le cadran lumineux de Claude Lévêque dit, quant à lui, l’éternel retour de Rimbaud à sa ville natale et honnie, qu’il « n’a jamais cessé de quitter », comme Bouquet le dit bien.

L’intérêt de cette architecture n’est pas seulement de rendre concrète, de rematérialiser l’expérience littéraire et poétique, mais aussi de déjouer les lectures conventionnelles d’un auteur devenu un classique et l’objet d’un véritable culte. Fondé sur une analyse précise, pointue et réactualisée de son œuvre, ce projet muséal lui rend toute sa puissance esthétique, hérétique, voire érotique. Au fond, le parallèle entre architecture et poésie pourrait être généralisé à tout le travail d’Abinal et Ropars, qui, dans chaque projet, tendent à mettre en crise l’architecture avec ses propres moyens et à l’intérieur même de ses codes les plus immuables, pour instaurer et caractériser de nouvelles situations.

 

Extravagance et discipline, Pierre Chabard, d’A 248, octobre 2016

projet
Réhabilitation lourde du bâtiment historique, conception et mise en oeuvre de la scénographie muséale et réaménagement du jardin de l’île

dates
2012-2015

phases
Procédure restreinte (projet lauréat) – livré

maîtrise d’œuvre
Abinal&Ropars – Edouard Ropars et Julien Abinal architectes et scénographes avec l’artiste Claude Lévêque, le graphiste Xavier Barral et l’écrivain Stéphane Bouquet

bureaux d’étude
Pierre Bortolussi (ACMH), Atelier Phusis (paysage), Fabrice Bougon (économie), Ardennes structures/Ingeba (structure), ETNR (fluides), T3E (électricité), Ingelux (éclairagiste), ACV (acoustique), Agence LDV (OPC)

maîtrise d’ouvrage
Ville de Charleville-Mézières

site
Quai Arthur Rimbaud – CHARLEVILLE MÉZIÈRES

prix
Nomination pour le prix Mies Van der Rohe 2017